jeudi 13 août 2015

Le jour où j'ai croisé ces regards

C'est l'histoire de Lola ...


Ils ne se sont pas manifestés. On me les a signalés. C’est la pédiatre qui m’a dit : les parents de Lola*, ils sont sans papier et sans logement. Alors je les ai rencontrés, et ils m’ont raconté. Ils m’ont raconté leur parcours d’exil. Monsieur était patron dans un garage, il gagnait bien sa vie. Il avait épousé sa femme depuis peu, un mariage d’amour, et ils essayaient d’avoir un bébé, comme de nombreux jeunes mariés. Et puis, dans leur pays, ils ont osé s’opposer à la mafia. Monsieur a osé leur tenir tête, et son garage a brûlé. Il a failli y passer. Mais il n’a pas voulu fuir, il a continué à tenir tête, comme il me l’a dit. Sauf qu’un jour, ils ont essayé de tuer sa femme, et ça, il ne pouvait le supporter. Alors ils ont pris le peu d’affaires qu’ils pouvaient prendre avec eux, et ils sont partis, avec les parents de sa femme, avec leurs deux voitures. Ils ont voyagé pendant des heures. Des jours mêmes. Et ils sont arrivés ici. Sans connaître personne. Pas d’amis, pas de famille. Ils étaient que tous les 4. Et la procédure a démarré. Ils ont demandé l’asile. Ils ont dû raconter leur récit et tout ce qu’ils ont vécu là-bas. Ils ont été hébergés dans un foyer, pendant quelques mois, le temps que la procédure décide. Et puis la décision est tombée. L’asile a été rejeté, comme pour la plupart des demandeurs. Ils ont fait appel, puis ils ont dû quitter le CADA. Ils se sont retrouvés, tous les 4, comme à l’heure arrivée, dans leur voiture. Que faire ? Retourner là-bas, où des hommes sans foi ni loi menacent leur vie ? Ou rester, dans la clandestinité, dans la plus grande précarité, mais avoir une chance de survie ? Leur choix a été rapide à faire, pour une fois. Ils sont restés. Les mois ont passés. Et puis, Madame est tombée enceinte. Et elle a eu très peur, peur de passer une grossesse dans une voiture. Mais ils n’avaient pas d’autre choix. 

L’hébergement d’urgence en France est saturé. Alors ils ont vécu cette aventure dans leur voiture. Ils n’ont rien demandé à personne. Ils ont appris à parler français, ont fait quelques démarches, notamment pour avoir droit à un colis alimentaire toutes les semaines, et accès aux bains douches. Et puis, Lola est arrivée, en avance. Bien trop en avance. C’est là que je les ai rencontrés. Ils savent qu’une voiture, ce n’est pas un lieu sûr pour un enfant. Encore moins pour un prématuré. Lola est toute petite, elle pèse 1660g. Mais elle va bien. Sa maman l’allaite, elle passe tout son temps à ses côtés. Le papa de Lola me fait rire quand il la prend dans ses bras, quelque peu maladroit, mais si heureux. Et pourtant, je vois dans leurs regards cette peur. La peur de l’avenir, la peur de l’après-néonat … comment vont-ils faire ?
Je leur explique les différents dispositifs que je vais solliciter, je les oriente vers différents partenaires, et surtout, je leur dis la vérité. Je leur dis que nous ne pourrons pas laisser sortir Lola de l’hôpital s’ils n’ont pas une solution d’hébergement. Un foyer, un squat, des amis … il faut un toit au-dessus de la tête de cette enfant. Ils inclinent la tête, me montrant qu’ils ont compris et qu’ils savent. Ils savent que si nous n’avons rien, pas de solution, nous devrons demander un placement temporaire en pouponnière, et ça, nous voulons l’éviter à tout prix. Parce que ça briserait ce lien parents-bébé si fort, parce que ça ruinerait l’allaitement de cette maman, parce que … 

Les jours, les semaines passent, et mes chances de trouver une solution convenables s’amenuisent. Et puis, soyons honnête, parfois, on n’est pas aidé. Et malheureusement, c’est le cas cette fois ci avec la collègue de secteur, qui semble complètement à l’ouest avec cette situation. Je me retrouve donc à faire des choses que devraient normalement faire l’assistante sociale de secteur … Je m’investis à 200% pour cette famille, pour Lola. Je m’investis pour trouver la solution la moins pire. Et heureusement, nous la trouvons. Au moment où les larmes de cette maman coulent en permanence lorsque l’on se rencontre, au moment où je croise le regard de ce père désemparé et désespéré, au moment où moi-même je m’apprête à faire quelque chose de désespéré … Nous trouvons une solution. Une solution temporaire, et précaire même. Un foyer, juste pour la maman et Lola. Un foyer où les pères sont interdits. Un foyer pour 1 mois, et après, ce sera retour à la rue. Un foyer où Lola et sa maman seront 3, 4 ou même 5 par chambre. Mais un foyer quand même. La solution la moins pire … On l’avait dit. Et là, je revois pointer une lueur d’espoir dans le regard de ces parents. Celle d’une maman qui va pouvoir continuer à être auprès de son enfant tant aimée, et celle d’un père de famille, soulagé que sa femme et sa fille soient à l’abri, pour quelques temps. 

On est désormais dans une autre optique. On cherche désormais des solutions pour les couches, les vêtements, le matériel de puériculture de première nécessité, le lait en complément … Ce père va déployer ses ailes pour la sortie de sa fille. Il va faire tout ce que je lui dis de faire, il va courir à droite, à gauche, pour que le jour J, tout se passe bien. 45 jours, il nous aura fallu 45 jours pour y arriver, mais aussi pour permettre à Lola ne prendre des forces et d’atteindre un petit poids de bébé né à terme. Alors tu regardes Lola, et tu lui parles. Parce qu’elle doit savoir, ce qu’elle est, qui elle est, d’où elle vient et ce qui va lui arriver. Tu lui expliques que tu as trouvé un endroit pour elle et sa maman. Tu lui expliques  que la journée, papa sera avec elles, mais la nuit, il n’y aura que maman. Tu lui demandes si elle pourra être plutôt sage, car ça ne sera pas facile pour maman. Et là, elle te sourit. Une sorte de pacte a été scellé entre nous. Tu la prends dans tes bras pour la déposer dans le maxi cosy bien trop grand que ses parents ont pu acheter d’occasion. Tu aides le papa à attacher sa fille. 15 minutes de bataille avec les sangles. 15 minutes de rire, avec eux, avec les autres parents de l’unité, avec les auxiliaires puéricultrices. 15 minutes de rire qui te font oublier la précarité de cette situation, qui te font oublier que tu auras la boule au ventre quand la prise en charge en foyer sera terminée. 15 minutes où tu as l’impression qu’ils sont comme les autres parents, qu’ils vont rentrer chez eux, avec leur bébé, et se dire que le cauchemar est terminé. Parce que pour tous les parents, voir leur bébé en néonat est un véritable cauchemar. Mais pour eux, le cauchemar ne fait que commencer. Et ils doivent même avouer que c’était un soulagement, que Lola soit ici, pendant 1 mois ½. Une sorte de cellule de décompression, après des mois d’angoisse. Nous avons été là pour eux, nous leur avons tendu la main, et en retour, nous avons eu ces regards. Ces regards pleins de gratitude. 

Alors, j’ai plongé une dernière fois mon regard dans celui de Lola et je lui ai promis de continuer à la suivre, à prendre de ses nouvelles, et à croiser les doigts pour qu’une place en foyer se libère, pour elle, pour eux. Perdue dans son cosy, elle m’a alors regardé, l’air grave. Elle a caché ses yeux avec ses petites mains, des mains si petites qu’elles couvrent à peine son visage. C’était un bel aurevoir, comme si elle faisait les marionnettes. 

L’heure tournait, les parents ne semblaient pas réussir à partir, et nous, nous n’arrivions pas à les faire partir. C’était comme si quelque chose nous retenait. Comme si on voulait qu’ils restent ici, en sécurité, pour toujours. Alors, j’ai repris les choses, et je les ai accompagnés. On a fait cette sortie.  On a dit aurevoir à tout le monde, au pédiatre, aux  puéricultrices. Et dans le sas, Lola a gazouillé. Puis, le temps des adieux, Lola s’est endormie, paisible, rassurée, et elle s’est laissée conduire par ses parents, émus, inquiets, mais soulagés pour un temps. Et moi, j’étais émue, inquiète, mais soulagée pour un temps. Un temps incertain, mais mon accompagnement social s’arrête ici. Et puis, il y a ces regards … 




* prénom changé pour le respect de l'anonymat 

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